Séjour de paix à Epidaure

Pendant plus de trente années, j’avais erré dans un labyrinthe. J’avais goûté toutes les joies, tous les désespoirs, sans jamais connaître la signification exacte de la paix. Chemin faisant, j’avais vaincu tous mes ennemis, l’un après l’autre ; mais le plus grand de tous, j’étais passé à côté de lui sans le reconnaître – c’était moi-même. Lorsque j’ai pénétré dans ce bol de silence, que baignait maintenant une lumière de marbre, j’ai enfin atteint le point, au centre des centres, où le plus léger murmure monte tel un oiseau joyeux et va se perdre par-delà l’épaule de la colline basse, comme la lumière d’une claire journée se dérobe et fuit devant le noir velours de la nuit. Balboa, debout sur le pic de Darien, ne dut pas connaître émerveillement plus grand que moi dans cet instant. Finies les conquêtes : un océan de paix s’étalait devant moi. Etre libre comme j’ai su, alors, que je l’étais, c’est comprendre la vanité de toute conquête, fût-ce celle de sois, qui est le dernier acte d’égotisme. Etre joyeux, c’est porter le moi à son sommet le plus élevé et l’y déposer triomphalement. Connaître la paix, c’est un tout : c’est l’instant d’après, où la reddition est complète, où l’on n’a même plus conscience de capituler. La paix est là, au centre, et, lorsqu’on y a atteint, la voix jaillit pour se répandre en louanges et bénédictions. Et la voix, alors, porte, loin, très loin, jusqu’aux confins de l’univers. Et, alors aussi, elle guérit, parce qu’elle apporte avec elle la lumière et la chaleur de la compassion.

Epidaure n’est qu’un symbole ; le véritable lieu est dans le cœur – le cœur de chacun de nous, pour peu que nous consentions à faire halte et à le chercher. Toute découverte est mystérieuse, en ce qu’elle révèle un immédiat infiniment inattendu, une présence infiniment proche, une connaissance de longue date, infiniment intime. Le sage n’a que faire de sortir de chez lui et de voyager ; c’est le sot qui cherche la marmite d’or au pied de l’arc-en-ciel. Mais l’un et l’autre sont inexorablement prédestinés à se rencontrer et à s’unir. Leur point de rencontre, c’est le cœur du monde, où commence et finit le Chemin. Leur point de rencontre, c’est la prise de conscience ; leur point de fusion : celui où transcende leur rôle.

Henry Miller. Le colosse de Maroussi. Livre de poche. 1986