Réverdy. Le cœur écartelé 

Il se ménage tellement
Il a si peur des couvertures
Les couvertures bleues du ciel
Et les oreillers de nuages
Il est mal couvert par sa foi
Il craint tant les pas de travers
Et les rues taillées dans la glace
Il est trop petit pour l’hiver
Il a tellement peur du froid
Il est transparent dans sa glace
Il est si vague  qu’il se perd
Le temps le roule sous ses vagues
Parfois son sang coule à l’envers
Et ses larmes tachent le linge
Sa main cueille les arbres verts
Et les bouquets d’algues des plages
Sa foi est un buisson d’épines
Ses mains saignent contre son cœur
Ses yeux ont perdu la lumière
Et ses pieds traînent sur la mer
Comme les bras morts des pieuvres
Il est perdu dans l’univers
Il se heurte dans les villes
Contre lui-même et ses travers
Priez donc pour que le Seigneur
Efface jusqu’au souvenir
De lui-même dans sa mémoire

Pierre Reverdy. Ferrailles. Poésie Gallimard. 1981