De l’autre côté du tiroir

« Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu pourrais ne pas t’égarer. »
Rabbi Nahman de Braslav

Je comprends l’esprit humain comme une part faite à la ressemblance de l’Esprit sans limite et comme une trinité terrestre : un corps-cœur-conscience fait de sensations, d’émotions et de sentiments, composé de physique, de psychique et de spirituel, l’ego n’étant qu’une excroissance que la conscience se fabrique à partir de lui.
Et là c’est le tragique d’une existence qui a renié l’écoute de ce qui le constitue pour se soumettre à cet ego qu’il fait réel.
De là s’ensuit cette errance sans fin dans le labyrinthe des émotions, des peurs, des désirs, des manques avec son cortège de justifications, de réclamations et de jugements.
C’est comme si un arbre avait renié la graine dont il est issu.
Et ce qui est simple dans la compréhension et apparemment complexe dans la pratique, c’est de voir que ce « trois en un », inter-reliés donc interdépendants, ne me suffisent pas pour être et advenir.
Il me faut quelque chose de plus : l’égocentrisme. Une image de moi projetée, un idéal de moi à satisfaire. En bref un personnage à jouer sur la scène du monde, l’inconscient faisant le ménage pour occulter, enfouir ou cacher mes motivations.
Et tant que je n’aurai pas réalisé que mon manège égocentrique me fait tourner en rond, je souffrirai et me laisserait décrépir. Car rien n’est statique.
Je suis comme l’artiste retouchant sans cesse son portrait croyant le parfaire alors qu’il est dans l’oubli du pourquoi il le fait. C’est privilégier son image plutôt que son être. C’est voir la surface de l’océan en voilant sa profondeur.
Voilà à quoi l’humain ressemble dès lors qu’il ne s’interroge pas sur ce qu’il est, pense et fait. Et le plus pitoyable pour lui est de continuer inlassablement et tragiquement à se faire prendre au piège de son ego. Il est par lui-même son propre fossoyeur tant qu’il n’aura pas compris que ce ne sont pas les autres qui le lâchent mais lui qui s’abandonne.

Dans cette histoire mélodramatique personnelle, je veux être le contrôleur absolu de moi-même : je suis moi parce que c’est moi qui décide. Et que peut apporter une vie passée dans cette mécanique d’ego sinon du mortifère, du désespoir et de l’absurde ?
Il n’y a qu’à voir ma difficulté à modifier un comportement, un geste, un acte que ma raison m’inciterait à suivre sans y parvenir. Une sorte d’attachement incarcéré à mes habitudes de pensées.
Il n’y a qu’à observer cet ego et son appétence à l’horreur, son attirance à condamner, son attraction au vice.
La peur de perdre est son credo. C’est pourquoi il est dans la répétition insatiable du connu, même traumatique parce qu’il se sent ainsi en terrain familier avec ses outils aliénants habituels pour labourer le champ de son esprit. Mais son champ est un désert.
L’ego divise, tranche, avilit, oppose, recycle, reproduit, envenime, que sais-je encore. Il ritualise toutes mes actions pour des buts alléchants qui le font perdurer. Il me fait croire qu’à l’écouter j’atteindrai un bonheur satisfait et durable. Dès l’instant qu’en moi il dit : « J’ai besoin », « Il me faut », « C’est parce que », etc. je suis sous la coupe de ses injonctions. L’ego fonctionne en tiroirs, c’est bien commode !
Tu peux aller faire le pèlerinage de Compostelle, celui de Shikoku, de Kumbh Mela ou aller à la Mecque, si tu oublies que le voyage est en toi, tu n’auras fait que passer de bonnes vacances.
Il est temps d’ouvrir « les portes de la perceptions ». En toi il n’y a pas d’issue de secours. Seule la porte de service est salutaire.

Mais si l’ego est en moi, je ne suis pas lui.

L’ego agit comme un avatar (donc suprême et divin tant qu’à faire) que je m’invente à partir d’un moi fonctionnel et à qui je laisse tout l’espace d’existence pour posséder l’autre de ce que je crois qui me manque. Je deviens imitateur, copieur pour une vie par procuration. En m’asservissant à ses diktats dont je me rends complice, j’abdique tout ce qui fait ce que je suis, ma conscience à genoux devant le sacrement de son épée.
Livré à moi-même, replié sur soi, soumis à cette fausse et maline voix intérieure, je survis tant que je reste possédé, esclave de cette entité fabriquée. Isolé dans ma misère mentale, je m’illusionne de vivre alors que je ne suis qu’un moribond.

 

Mais la vie est mouvement sinon ce ne serait pas la vie. Elle peut être une danse ou un duel car je ne suis pas le seul à en faire l’expérience. Il m’appartient de mener le bal ou de tirer  les balles ! Etre en relation est ce pas de côté libérateur.
L’huître ne devient perlière qu’à la condition qu’un grain de sable rentre dans sa coquille et qu’elle s’ouvre aux marées pour se nourrir.
Ma peau n’est plus une limite mais un passage entre ce que j’appelle moi et ce que je crois être hors de moi jusqu’à réaliser que, me reconnaissant en l’autre, quel qu’il soit, dans le fond et non dans la forme, il n’y a plus de différence mais unité partagée.

Et de perles en perles, je forme ainsi le chapelet de ma résilience.

Patrick Giles