De l’amour

Un esprit et un cœur qui gardent la mémoire des blessures, des insultes, de tout ce qui les a rendus insensibles et les a émoussés, un tel esprit, un tel cœur peuvent-ils savoir qu’est l’amour ? L’amour, est-ce le plaisir ? C’est pourtant le plaisir que nous recherchons, consciemment ou inconsciemment. Nos dieux sont l’écho direct de notre plaisir. Nos  croyances, nos structures sociales, la morale en vigueur la société – laquelle est foncièrement immorale – sont le résultat de notre quête du plaisir. Et quand nous disons : «  J’aime quelqu’un », s’agit-il d’amour ? Or, aimer signifie : point de séparation, ni de domination, ni d’activité egocentrique. Pour découvrir ce qu’est l’amour, il faut rejeter tout cela, le rejeter au sens d’en voir la fausseté. Des lors qu’on a vu pour fausse une chose jusqu’alors considérée comme vraie, normale, humaine, jamais plus on ne peut y retourner ; quand voila voyez un serpent venimeux ou un animal dangereux, jamais vous ne jouez avec lui, jamais vous ne vous en approchez. De même, lorsque vous verrez véritablement que l’amour n’est rien de tout cela, que vous le percevrez et le remâcherez, que vous vivrez avec la chose, en vous y impliquant totalement, alors vous saurez ce qu’est l’amour, la compassion, c’est-a-dire une passion qui s’adresse a tous.
Nous sommes sans passion ; nous connaissons le désir, le plaisir. Le sens originel du mot passion est «  souffrance ». Nous avons tous connu la souffrance sous une forme ou une autre: souffrance lorsqu’on perd quelqu’un, souffrance lorsqu’on s’apitoie sur soi-même, souffrance de l’espèce humaine, collective ou individuelle. Nous savons ce qu’est la souffrance, la mort d’un être que nous pensons avoir aimé. Si vous demeurez totalement avec elle, sans chercher en aucune façon à la rationaliser ou a la fuir, ni en parole ni en action, si vous demeurez avec elle complètement, sans le plus petit mouvement de la pensée, alors vous découvrirez que de cette souffrance jaillit la compassion. Cette compassion a la qualité même de l’amour, et l’amour ne connaît pas la souffrance.

L’enseignement de Ramakrishna. Albin Michel. Spiritualités vivantes. 2005