L’expérience dépressive

Regardez plutôt ceux qui ont accepté d’être des vivants, c’est-à-dire qui ont assez de foi pour sentir et désirer par eux-mêmes, voyez comme quelque chose vit en eux, les porte et les anime. Ils sont éclairés du dedans, mûs du dedans ; ils ont comme une liberté et une vérité qui tient à ce qu’ils n’ont besoin des autres ; n’en ayant pas besoin, ils peuvent les aimer. Ils sont comme centrés ; ils ne sont pas happés, distraits, étourdis par les mille sollicitations du dehors. Ils perçoivent certes les êtres et les choses qui les entourent, mais c’est de souveraineté à souveraineté qu’ils traitent. Leur navigation se fait à la boussole, selon leur cap, ce qui ne les empêche pas de veiller aux écueils et de faire parfois de grands saluts aux autres bateaux qui croisent alentour. La route qu’ils suivent est leur route et ils peuvent à tout moment en changer, sûrs qu’ils sont de l’avis de leur boussole, de la sagesse, de la sensibilité, de la force de leur désir. Cette aisance, cette souplesse dans les orientations, cette recherche permanente de la vérité et de la nudité de leur désir font que de tels êtres évoquent, par bien des aspects, de jeunes enfants sains, des animaux gracieux, des plantes robustes, nous rappelant les modèle que l’Evangile nous propose : le petit enfant, le lys des champs, les oiseaux qui ne sèment ni ne moissonnent. Cette justesse du désir, cette adéquation de l’être à son existence, cette vivacité profonde, ce jaillissement calme de la vie, cette invention permanente du geste, du mot, du regard, de la parole ne se produisent pas dans l’indifférence d’une mécanique bien huilée. Bien au contraire, le signe que notre désir est bien là à l’œuvre dans notre existence, c’est ce frémissement profond, cette vibration chaude de tout notre être qu’on nomme du nom beau et grave de plaisir.

Ma foi est celle de mon désir dont la vérité est attestée par mon plaisir.

Yves Prigent. L’expérience dépressive. DDB. 2015