Prendre soin

Le mot péché, en grec hamartia, on le sait, veut dire « manquer sa cible », viser quelque chose et ne pas parvenir au but. Le péché est ainsi avant tout une maladie du désir, une désorientation ou une perversion de sa « visée ». Le premier effet thérapeutique de l’enseignement des Thérapeutes sera de redire à l’homme le but et la finalité de son désir, car, étant devenu machine désirante, jouet de multiple pulsions, son drame et sa souffrance sont de ne plus avoir vers quoi, vers qui se tournent la multitude de ses désirs souvent contraires ou opposés. Pour les Thérapeutes, « l’obscur objet de notre désir » serait l’Être lui-même, Ô Ôn ; hors de cette visée ultime il s’égare, se disperse et souffre. Le malheur de l’homme, la cause de toutes ses maladies diront plus tard les Pères du désert, c’est l’oubli de l’Être (cf. Marc l’ermite). La souffrance, c’est de refouler ce désir essentiel de l’Être. « Tu nous as faits pour toi Seigneur et notre cœur est sans repos avant qu’il ne se repose en Toi ». Réorienter le désir, lui rendre « la mémoire bienheureuse de l’Être », le faire revenir de l’« oubli », c’est lui donner le goût du Réel absolu, présent dans toutes les réalités relatives, ce qui lui permettra de n’en adorer et de n’en mépriser aucune. Ne rien adorer, car toute réalité relative par définition n’est pas l’absolu ; ne rien mépriser, car toute réalité relative du fait même de son existence participe à l’Unique Source de tout Réel.

Jean-Yves Leloup. Prendre soin de l’Être ». Spiritualités vivantes. 1999