Traité du désespoir

Le déterministe, le fataliste sont des désespérés, qui ont perdu leur moi, parce qu’il n’y a plus pour eux que de la nécessité. C’est la même aventure qu’à ce roi mort de faim, parce que sa nourriture se changeait toute en or. La personnalité est une synthèse de possible et de nécessité. Sa durée dépend donc, comme la respiration (re-spiratio) d’une alternance de souffle. Le moi du déterministe ne respire pas, car la nécessité pure est irrespirable et asphyxie bel et bien le moi. Le désespoir du fataliste, c’est, ayant perdu Dieu, d’avoir perdu son moi ; manquer de Dieu, c’est manquer de moi. Le fataliste est sans un Dieu, autrement dit, le sien, c’est la nécessité ; car à Dieu tout étant possible, Dieu c’est la possibilité pure, l’absence de la nécessité. Par suite, le culte du fataliste est au plus une interjection et, par essence, mutisme, soumission muette, impuissance de prier. Prier, c’est encore respirer, et le possible est au moi, comme à nos poumons l’oxygène. Pas plus qu’on ne respire l’oxygène ou l’azote isolés, pas davantage le souffle de la prière ne s’alimente isolément de possible ou de nécessité. Pour prier il faut ou un Dieu, un moi — et du possible, ou un moi et du possible dans son sens sublime, car Dieu c’est l’absolu possible, ou encore la possibilité pure c’est Dieu ; et seul celui qu’une telle secousse fit naître à la vie spirituelle en comprenant que tout est possible, seul celui-là a pris contact de Dieu. C’est parce que la volonté de Dieu est le possible, qu’on peut prier ; si elle n’était que nécessité, on ne le pourrait, et l’homme serait de nature sans plus de langage que l’animal. Il en est un peu autrement des philistins, de leur banalité, elle aussi manque avant tout de possible. L’esprit en est absent, alors que dans le déterminisme et le fatalisme il désespère ; mais le manque d’esprit est encore du désespoir. Vide de toute orientation spirituelle, le philistin reste dans le domaine du probable où le possible trouve toujours un refuge ; le philistin n’a ainsi aucune chance de découvrir Dieu. Sans imagination comme toujours, il vit dans une certaine somme banale d’expérience sur le train des événements, les bornes du probable, le cours habituel des choses, et qu’importe qu’il soit marchand de vin ou premier ministre. Ainsi le philistin n’a plus ni moi, ni Dieu. Car, pour découvrir l’un et l’autre, il faut que l’imagination nous sustente au-dessus des vapeurs du probable, nous y arrache et, qu’en rendant possible ce qui passe la mesure de toute expérience, elle nous apprenne à espérer et craindre ou à craindre et espérer. Mais d’imagination le philistin n’en a point, n’en veut point, la déteste. Ici donc pas de remède.

Sören Kierkegaard. Traité du désespoir. Folio. 1988