Hypothèse de travail minimal

Pourtant, de tout temps et malgré ces handicaps, quelques-uns ont poursuivi la recherche, au minimum jusqu’à ce point d’où ils peuvent voir, au-delà du dogme, la claire lumière du vide.
Pour ceux d’entre nous qui ne font pas partie d’une Église instituée, pour ceux qui trouvent que l’humanisme et l’adoration de la nature sont un peu courts, pour ceux qui ne se satisfont pas de rester dans les ténèbres de l’ignorance, dans la souillure du vice ou dans cette autre souillure qu’est la respectabilité, l’hypothèse de travail minimale peut s’énoncer ainsi :

  • Il existe une divinité, un fondement, un Brahman, une claire lumière du vide qui est le principe non manifesté de toute manifestation.
  • Ce fondement est à la fois immanent et transcendant.
  • Il est possible à l’être humain de l’aimer, de le connaître et, potentiellement, de s’identifier à lui.
  • Accomplir cet acte de connaissance unitive de la divinité est l’objet ultime de l’existence humaine.
  • L’homme doit respecter la loi, ou dharma, suivre le Tao ou Voie, s’il veut réaliser son objet ultime.

Plus il y a du moi, moins il y a de divinité ; le Tao est par conséquent une voie d’amour et d’humilité, le dharma une loi vivante de mortification  et de conscience de sa propre transcendance. Bien sûr, on ne peut pas négliger les faits historiques : les gens aiment leur ego et ne souhaitent pas se mortifier ; ils prennent plus de plaisir à être brutaux et à s’aduler eux-mêmes qu’à se montrer humbles et à faire preuve de compassion ; ils sont bien décidés à ne pas voir pourquoi ils ne devraient pas « faire ce qui leur plaît » et pourquoi ils ne devraient pas « prendre du bon temps ». Du bon temps, ils en prennent ; et avec lui, inévitablement, les guerres et la syphilis, la tyrannie et l’alcoolisme, la révolution et, faute d’une hypothèse religieuse adéquate, le choix entre une idolâtrie délirante, comme le nationalisme, et un sentiment de désespoir et d’absolue futilité. Indicibles souffrances ! Tout au long de l’histoire, hommes et femmes ont préféré courir à coup sûr au désastre plutôt que de partir à la recherche prenante et épuisante du royaume de Dieu.

A la longue, on finit par obtenir exactement ce qu’on veut.

Aldous Huxley. Dieu et moi – Essais sur la mystique, la religion et la spiritualité. Point Seuil. 2001