Ne rien avoir

Ce que l’Amour a de plus doux, ce sont ses violences ; Son abîme insondable est sa forme la plus belle ; Se perdre en lui, c’est atteindre le but ;

Être affamé de lui c’est se nourrir et se délecter ;

L’inquiétude d’amour est un état sûr ; Sa blessure la plus grave est un baume souverain ; Languir de lui est notre vigueur ; C’est en s’éclipsant qu’il se fait découvrir ; S’il fait souffrir, il donne pure santé ; S’il se cache, il nous dévoile ses secrets ; C’est en se refusant qu’il se livre ; Il est sans rime ni raison et c’est sa poésie ;

En nous captivant il nous libère ; Ses coups les plus durs sont ses plus douces consolations ; S’il nous prend tout, quel bénéfice !

C’est lorsqu’il s’en va qu’il nous est le plus proche ; Son silence le plus profond est son chant le plus haut ; Sa pire colère est sa plus gracieuse récompense ; Sa menace nous rassure et sa tristesse console de tous les chagrins :

Ne rien avoir, c’est sa richesse inépuisable.

Hadewijch d’Anvers. Pierre Haïat, Dieu et ses poètes, DDB, 1987