L’homme intérieur.

L’homme est un exilé. Sa véritable patrie n’est pas la nation dans laquelle il a vu le jour ; sa vraie famille n’est point celle dont il est issu par sa condition charnelle. Sa vraie patrie est constituée par l’état dans lequel il se trouvait avant de prendre une forme et vers lequel il retournera après avoir abandonné son corps. Le danger se présente dans le fait de s’installer dans son exil, de réduire son destin à son existence terrestre, de limiter ce qui est privé de frontières. L’homme n’a pas à s’asseoir dans le terrestre, il est un passant. Cette condition d’exilé n’entame pas son incarnation. Bien au contraire, cette incarnation sera d’autant plus parfaite qu’il la vivra dans la liberté de l’instant avec le souhait de réaliser chaque instant dans sa perfection ultime. (…)

Il est nécessaire au voyageur de rompre avec ses habitudes, de remettre en question ses précédentes options, d’accepter de changer, de passer par des niveaux différents afin d’acquérir un autre type de vision et de connaissance. En acceptant de se libérer des attaches relevant de son égoïsme, de la manie de rapporter tout à lui-même, il lui deviendra possible, en se libérant, d’acquérir la liberté qui appartient à sa condition d’homme. (…)

Le suprême malheur de l’homme consiste à ne pas accepter sa solitude, d’ignorer par là même sa vocation, le nom qui lui convient et qu’il se doit de découvrir sans avoir à le formuler au-dehors. Tant qu’il a besoin d’emboîter le pas d’autrui, il ne saurait échapper à une condition grégaire. Il se prostitue en s’engluant dans une dimension qui ne lui appartient pas car elle est privée de correspondance avec son propre chemin. (…)

Se tenant au-dedans de lui-même, l’homme éveillé ne se projette plus au-dehors. Habiter avec soi-même fait partie de sa béatitude.

Marie-Madeleine Davy. L’homme intérieur et ses métamorphoses. Albin Michel. 2005