Jeunes d’aujourd’hui, vieux à venir

« Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné. »
                                                                             Saint-Exupéry

Si la jeunesse semble manifester de l’enthousiasme pour ce qu’elle n’a pas encore vécu, la maturité, quant à elle, a tendance à rejouer l’air de la nostalgie de ce qui n’est plus, mais peut-être encore.
Différence de générations, d’époques, de modes et de contextes. Pourtant, les difficultés pour vivre sa vie se ressemblent et il serait stérile d’en rester à des oppositions formelles sans reconnaître que nous sommes faits de cette même flamme vivante et que nous aspirons tous à être heureux.
Les « conseillants » ne « seyants qu’aux cons », point de conseils ici car en vouloir, ou en donner, serait la preuve que nous aurions renoncé à prendre le risque de vivre. Simplement, et utilement en tout cas, un partage d’expérience entre celle qui éclot et celle qui se fane. Jacques Brel, aventurier de « l’inaccessible étoile » disait quelque chose dans ce goût là « Vivre, c’est dangereux car on en meurt ! »
Et il est évident que l’expérience des plus âgés ne peut se substituer à l’expérience des plus jeunes. Elle est un parcours parmi d’autres qui peut faire sens face aux incertitudes des deux car si les seconds désirent accumuler du vivre, les premiers sont dans l’apprentissage du renoncement, leur sentiment de finitude se rapprochant naturellement.
Etre jeune, c’est avoir la vie devant soi. Etre vieux, c’est être moins pressé.

Mais qu’étais-je moi-même à 20 ans, c’est-à-dire autour des années 1980 ?
Voilà quelques uns de mes souvenirs en désordre :
Victoire de François Mitterrand aux élections présidentielles – L’abolition de la peine de mort – Chômage des jeunes en augmentation, déjà – Début du sida – Solidarnosc et la résistance en Pologne avec Lech Walesa – Les années Thatcher et le capitalisme néolibéral – Mère Térésa et les bidons-villes de Calcutta – En football, reste le goût amer de la défaite de 1976 de Saint-Etienne face au Bayern de Munich (Ah si les poteaux n’avaient pas été carrés !) – Björn Borg gagne, encore, Roland Garros – Reinhold Messner fait l’ascension de l’Everest sans oxygène – Il y avait le Minitel, la carte de crédit, le TGV, le four à micro-ondes, le magnétoscope et le disque compact (CD) – Au cinéma, « E.T. », « Elephant man », « Star wars, l’empire contre-attaque », « Fanny et Alexandre » d’Ingmar Bergman, « Blade runner » de Ridley Scott – Les jeux vidéo, Pac-man en tête – Le rubik’s cube pour les matheux – De l’impertinence avec Pierre Desproges ou Coluche qui dit vouloir se présenter aux élections présidentielles (12 % d’intentions de vote) – A la télévision il y avait « Apostrophe » de Bernard Pivot, « Droit de réponse » de Michel Polac et « Dimanche Martin » de Jacques Martin avec son petit rapporteur et son école des fans – Les débuts fulgurants de Michael Jackson, de Madonna et les derniers concerts de Bob Marley à Paris – Marguerite Yourcenar première femme reçue à l’Académie française – Les décès de Jean-Paul Sartre et d’Henry Miller – Le suicide de Romain Gary – La marée noire du naufrage de l’Amoco Cadiz en bordure des côtes bretonnes – L’assassinat de John Lennon – les attentats de la Rue Copernic et de la rue des Rosiers à Paris – La découverte de l’inhibition de l’action par Henri Laborit – La naissance du premier bébé éprouvette…
Voilà pour le bain culturel, social et politique dont j’étais imprégné mais absent d’une jeunesse active ou militante, plus préoccupé par mes propres difficultés que de la société dans laquelle je vivais.
Nous mangions à notre faim. Nous avions un toit sur nos têtes. Nous avions l’eau courante. De l’éducation gratuite. Nous pouvions travailler et nous distraire. Nous partions en vacances et la perspective de vivre de sa retraite était un acquis inébranlable.
Nous arrivions sans le savoir au terme des trente glorieuses.

Après cet « Usage du monde » cher à Nicolas Bouvier, bourlingueur d’horizon et d’humanité, est venu le temps de l’usure du monde :
Épuisement des ressources naturelles, pollutions environnementales massives, mondialisation des économies, globalisation des échanges, dominance de puissances financières et surtout cette nouvelle ère du numérique qui oscille entre révolution, bouleversement et aliénation.
Les enjeux colossaux et vitaux d’aujourd’hui ne sont que la démultiplication démente d’une croissance que l’on pensait sans limite et d’une énergie que l’on croyait infinie.
Mais, à présent, nous avons davantage conscience des dégâts (pour certains irréversibles) et des drames humains (famine, pauvreté, migration) qui sont en cours.
A la vitesse exponentielle où va la consommation des biens, l’énergie, la démographie, l’humanité poursuit aveuglément sa destinée n’ignorant plus que nous sommes arrivés à un seuil de tolérance qui, si nous le franchissions, laisserait supposer des extinctions à plus grande échelle.

Voilà pour le macrocosmique dans lequel chaque microcosme que nous sommes évoluons. N’oublions pas que nous sommes faits de poussières d’étoiles et que nous respirons toujours l’air des hommes préhistoriques. Il est bon de se souvenir de nos origines.
Malgré cela, j’ai l’impression que nous ne mesurons pas complètement l’asservissement dans lequel nous place cette ère numérique, digitale, virtuelle. Nous sommes des marionnettes dont les fils sont apparemment invisibles. Pourtant une chaîne à toujours deux extrémités, l’une sous l’influence de l’autre qui la gouverne. Et la grande perversité de ce système est de penser que je suis libre de mes actions et de mes choix parce que je crois que c’est moi qui a le pouvoir en tapotant derrière mon clavier.
La pyramide des besoins de Maslow s’est désormais inversée : aux besoins physiologiques, besoins de sécurité, besoins d’appartenance, besoins d’estime et besoins d’accomplissement, nous voulons d’abord nous accomplir sans effort et « jouir sans entrave » (slogan de mai 68). C’est l’époque du tout, tout de suite dans l’excessif des drogues, de l’alcool, du sexe, du sport, des jeux, etc, « Parce que je le vaux bien ».
C’est la conséquence logique de l’enfant-roi qui ne peut que devenir adulte-tyran.
Et une pyramide dont l’équilibre tient sur sa pointe à vite fait de s’effondrer.
A force de vivre dans un monde hyper connecté, j’en deviens déconnecté de mes émotions. Je me prouve que j’existe parce que je m’excite mais je n’éprouve plus le désir préparateur qui donne du sens. Ainsi je me divise jusqu’à me dédoubler et un risque de fracture mentale apparaît vraisemblable passant d’une névrose normale à une névrose limite.

Issu de la génération X (née entre 1960 et 1970), je m’adresse aux générations Y et Z qui sont branchées technologie « Singée » avant la 6ème , qui ont un « Smart aphone » ou un « Y pèle », qui font leurs recherches sur « Gogol », « Oui équipé, y’a », « Pinte et reste », « J’t’entube », qui déposent leurs CV sur « L’un guedin », qui réseautent sur « Fesse de bouc », « Snap ta chatte », « T’es huit heures », « Un tas gramme » et « T’es en toc » !!!
On s’enchaîne de télévision et d’écrans plasma (qui prennent « ma place »). On s’invente un avatar avarié. On pianote, on tapote, on réseaute, on zappe, on épingle, on like, on buzze, on bouse, on baise, se croyant à l’abri, coconné derrière son clavier alors que tout est sous contrôle et sous la surveillance des algorithmes. On porte sa montre-bracelet électronique connectée pour être sûr de ne pas se perdre alors qu’on a déjà abdiqué face à l’autorité du Net. Rien n’est anonyme. Tout est immortalisé par les « Big brothers » des Data Centers. Je suis Faust parce que je faute en vendant mon âme au consumérisme diabolique.
N’oublie pas la formule : « Si c’est gratuit, c’est toi le produit. »
La vie est ainsi « googlelisée » avec son mode binaire de réflexion ou plutôt d’opinions, de goûts et de croyances : « j’aime – j’aime pas » ; « c’est vrai – c’est faux » ; « c’est beau – c’est laid »… Retour à un manichéisme primitif dont le résultat macabre est d’avoir une pensée unique sur un mode binaire.

Où est passée la pensée complexe, transversale, interdisciplinaire, multifactorielle, systémique ?
Ne serions-nous pas passés du siècle des Lumières au temps de l’Apocalypse ?
Et le malheur de cette partie de l’humanité soumise et dévouée à son maître robotique, sans aller jusqu’au transhumanisme déjà dans les tuyaux de l’industrie, est de banaliser, standardiser, uniformiser, programmer, planifier le mystère du Vivant.
L’expérience de Milgram est loin derrière nous. Wokisme et cancel culture réinterprètent et réorganisent l’Histoire du monde parce que nous leur avons donné ce pouvoir de ne plus réfléchir par nous-mêmes parce que réfléchir, vous savez, c’est épuisant à la fin.
Enfin où est passé l’espace intime, privé, le jardin secret personnel dès qu’on exhibe son corps devant une caméra ou qu’on dégaine ses goûts et répulsions en pianotant ? On se prend pour un maître du monde alors qu’en fait, on se fait l’esclave d’un système omnipotent. Ce ne peut être que dans un monde de moutonnerie qu’est réclamé un  chef mais ce qui est sensé te protéger peut être aussi ce qui t’enferme car celui qui tient les « rennes » ne peut être qu’un « roi » ! Un roi devenu valet de l’empereur « Capital » qui contrôle une partie de l’humanité domestiquée et l’autre complice.
Nous sommes passés du mouton suiveur à l’autruche aveugle avant de se calcifier en huître, une huître dont la perle restera à jamais inconnue.

Evidemment, la toile du web est un outil extraordinaire d’informations pour celui qui sait l’explorer avec intelligence, sans perdre de vue les araignées gloutonnes de la ploutocratie qui l’a tissée en vue d’exploiter ses proies.
Face au Net, suis-je sujet d’action ou juste objet de consommation ?
Les intérêts privés, les conflits d’intérêts et la corruption de quelques uns sont toujours au détriment, voire au mépris, du plus grand nombre.
Une information qui n’est pas sourcée fera office de propagande. L’être humain désespère du vide alors il faut remplir son cerveau, pas l’instruire. Les médias bombardent plus vite que leurs ombres, tel « Unlucky Luke » des news, une information chassant l’autre, vraie ou fausse, vérifiée ou non, le stratagème étant d’amoindrir ton esprit critique et d’éteindre ton désir de comprendre.
Et ce qu’on nomme alors information se travestit promptement en opinions, jugements, croyances, émotions, évaluations, le tout emballé par un storytelling qui rend amnésique.
Qui croire, que croire, quand on se fie exclusivement à toutes les formes de médias, réseaux « suceurs », instituts de sondages, organismes internationaux, agences de presse, ONG, et j’en passe, qui toutes, si on remonte la piste de l’argent, sont phagocytées  par la ploutocratie au moyen de la censure, sangsue du cerveau.
Quel est alors le mobile de ce crime contre l’humanité ? Le pouvoir démiurgique de quelques uns ?
On valorise une opinion qui juge plutôt qu’une réflexion qui jauge, on recourt à l’émotionnel du client sans faire appel à sa rationalité.
C’est le commentaire face à l’argumentaire ; l’interprétatif face au factuel.
La communication d’aujourd’hui est sous l’emprise d’une manipulation mentale, de l’oxymore, du biais cognitif, de l’ingénierie sociale, des tics de langage comme « Et du coup » ou « Pas de souci » ou encore « Et en même temps », engrammes insidieux de lavage de cerveaux qui rétrécissent la réflexion et augmente l’angoisse. Ne sommes-nous pas dans un progrès régressif !
On croit qu’on pense alors qu’en fait on compense !
Tout apparaît sous une « bienpensance » vicieuse doublée d’une bienveillance pernicieuse triplée d’une bienfaisance odieuse. Il ne s’agit plus de penser mais de consommer, encore et toujours. Qu’est-ce que l’homme actuel ? Un acheteur potentiel. On lui vend même la lune (en tout cas son voyage dans l’espace) !

Maintenant que l’alphabet des générations n’a plus de lettres disponibles pour s’identifier, quelle sera la suivante ?
Une génération zéro, autoproclamée comme telle, vierge de tout passé, vide de tout avenir, addictive à la jouissance du seul présent, dépossédée d’elle-même, prête à se laisser asservir par les mirages de l’hyper technologie ?
Si le patriotisme d’antan pouvait générer des guerres téléguidées par la puissance des nations et ses codes d’honneur, l’individualisme dominant d’aujourd’hui se laissent gangréner par des puissances oligarchiques qui dictent aux États la conduite de leur population dans le seul but d’accroitre leurs profits et leurs pouvoirs.
Cette nature humaine est ainsi automatisée, chair à canon d’hier, corps perdus d’aujourd’hui. Désormais les rats de laboratoires sont remplacés par les hommes dans le monde.

Tout serait bien dans le meilleur des mondes possibles pour cette engeance qu’à condition de réduire la psyché humaine à ses pulsions, ses besoins ou son inconscient. C’est sans compter sur le conscient individuel de chacun en interrelation avec l’ensemble et en interdépendance avec les systèmes.
Nous ne sommes uniques que parce contenus et intégrés dans plus vaste que soi.
Préférons-nous vivre dans un séparatisme affirmant nos individualités plutôt qu’avec une communion qui accueille nos ressemblances ? Il est encore temps pour chacun d’entre nous de faire que nos différences nous réunissent au lieu que nos particularismes nous divisent. C’est une direction à prendre si l’on souhaite accroître un espace de liberté, reconnaissant celui des autres et un temps d’autonomie qui respecte celui de la communauté. C’est vivre côte-à-côte et non plus face-à-face.
De l’ancienne « Lutte pour la vie « de Darwin, je propose « L’éloge de la fuite » de Laborit car que nous reste-t-il comme marge de manœuvre ? Henri Laborit a étudié, entre autres, les mécanismes de l’inhibition de l’action et leurs conséquences somatiques : un individu en prise à une oppression extrême ou une domination intense n’aura d’autres possibilités que de fuir, d’attaquer ou de s’inhiber. Et s’il prend la fuite, celle-ci pourra s’exprimer de deux manières : la fuite pour sauver sa peau ou la fuite dans l’imaginaire sous toutes ses formes (créatives, artistiques, personnelles, spirituelles …), seule capable de préserver son humanité, à défaut d’y trouver son bonheur.
Je suis une cellule vivante. Je ne vis pas en cellule !

Quelque soit les générations, les lieux ou les époques traversés, il est toujours question de désir personnel, de relations interpersonnelles et d’organisations sociales. Reste à savoir à l’heure et à l’ère actuelle comment nous vivrons (ou survivrons) dans ce monde robotisé aux hommes lobotomisés (à moins que ce ne soit l’inverse) ?
Il n’est pas de réponse universelle. Seulement celle qu’on s’invente et qu’on partage, prenant sa part de responsabilité, agissant du mieux possible dans les limites de son humanité et de sa conscience d’être.

« On entend davantage le bruit de l’arbre qu’on abat que le son de la forêt qui pousse. »

Patrick Giles

Suggestions de lecture:

Arendt Hannah. Philosophe
Bernays Edward. Publicitaire
Cyrulnik Boris. Neuropsychiatre et psychanalyste
Dick Philip K. Écrivain
Giraud Gaël. Économiste et jésuite
Gori Roland. Psychanalyste et enseignant
Huxley Aldous. Écrivain
Jancovici Jean-Marc. Ingénieur et conférencier
Krishnamurti. Penseur indien
La Boétie Étienne de. Écrivain humaniste
Laborit Henri. Neurobiologiste
Lepage Franck. Militant de l’éducation populaire
Maffesoli Michel. Sociologue et enseignant
Maslow Abraham. Psychologue humaniste
Mignerot Vincent. Essayiste
Miller Alice. Psychanalyste
Morin Edgar. Sociologue et philosophe
Orwell George. Écrivain
Piketti Thomas. Économiste
Rabhi Pierre. Agriculteur et écologiste
Raoult Didier. Microbiologiste et enseignant
Reclus Elisée. Géographe
Roustang François. Philosophe et hypnothérapeute
Schwab Klaus. Fondateur du Forum économique mondiale
Servigne Pablo. Écrivain et chercheur
Thoreau Henry David. Philosophe et naturaliste
Todd Emmanuel. Démographe et historien

 

Pistes cinématographiques

1984. Mickael Radford. 1984
2001 L’odyssée de l’espace. Stanley Kubrik. 1968
Baraka. Ron Fricke. 1992
Bienvenue à Gattaca. Andrew Niccol. 1997
Blade runner . Ridley Scott. 1982
Contagion. Steven Soderbergh. 2011
Dark city. Alex Proyas. 1998
Dark waters. Todd Haynes. 2019
Erin Brockovich. Steven Soderbergh. 2000
Ex machina. Alex Garland. 2014
Fahrenheit 451. François Truffaut. 1966
Kafka. Steven Soderbergh. 1992
La constance du jardinier. Fernando Meirelles. 2005
La route. John Hillcoat. 2009
Les hommes du président. Alan J. Pakula. 1976
Matrix. Wachowski. 1999
Metropolis. Fritz Lang. 1927
Mon oncle d’Amérique. Alain Resnais. 1980
Mort d’un pourri. Georges Lautner. 1977
Network main basse sur la tv. Sidney Lumet. 1976
Passé virtuel. Josef Rusnak. 1999
Pentagon papers. Steven Spielberg. 2017
Révélations. Michael Mann. 2000
Samsara. Pan Nalin. 2001
Snowden. Oliver Stone. 2016
Soleil vert. Richard Fleisscher. 1973
Spotlight. Tom McCarthy. 2015
Take shelter. Jeff Nichols. 2011
The East. Zal Batmanglij. 2013
The land of hope. Kibô no kuni. 2013
The Truman show. Peter Weir. 1998
V pour Vendetta. James McTeigue. 2006
Vice. Adam McKay. 2019