De Tonnac. Aimer sans préférer 

J’ai fini par comprendre comment chaque pas avait contribué, à sa manière, à ma croissance, comme on poursuit après sa mère l’œuvre de naissance. J’ai revu ces hiérarchies dont je fus si friand entre les hauts reliefs et les plaines ennuyeuses, ce qui méritait l’attention et l’effort et ce qui ne méritait même pas l’aumône d’un regard. J’ai été le champion de ces dualismes forcenés. Ayant constaté tôt ce travers, j’ai fait, ma vie durant, l’effort de rehausser ces creux de vague, ces insignifiances supposées, ces derniers de la classe. L’un des enseignements pour moi majeurs d’un chemin spirituel est de nous inviter à supprimer ces hiérarchies, à placer sur un pied d’égalité « l’extase et la lessive », l’agir et le rien faire, la fugace lumière et l’ombre immense, le vivre et le mourir et la mort avec lui. A la fin de cette existence, les sommets ne devraient plus, je l’espère, continuer à regarder les plaines d’en haut, le verbe ne devrait plus couper la parole au silence.
Aimer sans préférer.

Jean-Philippe de Tonnac. Le temps minéral de la guérison. Acte Sud. 2025