Schweitzer. Ma vie et ma pensée
Cependant si occupé que je fusse du problème du mal et de la souffrance en ce monde, je ne me suis jamais perdu en méditations mélancoliques à ce sujet. Je me suis attaché à l’idée qu’il était donné à chacun de nous de faire cesser un peu de cette souffrance. Peu à peu j’ai été amené à penser que tout ce que nous pouvions comprendre de ce problème, c’est qu’il nous faut suivre la voie de ceux qui veulent apporter la délivrance.
Je suis pessimiste aussi quant à la situation actuelle du monde. Je n’arrive pas à me persuader qu’elle soit moins mauvaise qu’elle ne le paraît. J’ai conscience, au contraire, que nous entrons dans une voie qui fatalement nous amènera à un nouveau Moyen Age. Je me représente dans toute son étendue la misère spirituelle et matérielle à laquelle l’humanité d’aujourd’hui s’abandonne parce qu’elle renonce à la pensée et aux idéaux que celle-ci engendre. Et cependant je demeure optimiste. J’ai conservé la foi que j’avais dès mon enfance, et dont je suis sûr qu’elle ne peut se perdre, en la vérité. J’ai confiance que l’esprit né de la vérité a plus de puissance que la force des circonstances. A mon avis, il n’est d’autre destin pour l’humanité que celui qu’elle se prépare elle-même par sa manière de penser. C’est pourquoi je ne crois pas qu’elle soit appelée à suivre jusqu’au bout la voie de l’effondrement. S’il se trouve des hommes capables de s’insurger contre l’esprit d’insouciance et de se montrer assez sincères et profonds pour faire rayonner les idéaux du progrès éthique, on verra naître une influence spirituelle capable de créer un nouvel état d’esprit dans l’humanité. Parce que j’ai confiance en la puissance de la Vérité et de l’Esprit, je crois à l’avenir de l’humanité.
Albert Schweitzer. Ma vie et ma pensée. Edition Albin Michel. 1961

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