Campo. Les enclos sacrés 

Celui qui, venant des routes du monde, s’approche des enclos sacrés, plein d’attirance et d’effroi, est saisi par deux angoisses complémentaires, toujours les mêmes. La terreur d’y « perdre » ses cinq sens (parce que, d’une façon implicite ou explicite, il lui a été enseigné qu’il ne possède rien d’autre) et, à l’inverse, la crainte de demeurer trop charnel pour ces enclos. Que l’intimité avec le divin soit, pour les cinq sens, une occasion suprême – l’occasion de la métamorphose –, comment le lui faire comprendre ? C’est une tâche difficile, ou rendue telle depuis deux siècles au moins. Récemment – selon le choix infaillible de nos contemporains pour la solution suicide, dont le corps est victime autant que l’esprit – on a préféré commencer par lui laisser croire que ses cinq sens, laissés en l’état, pouvaient lui servir aussi pour la vie surnaturelle. Entre la nature et la surnature ne s’imposerait plus désormais aucun hiatus : l’Incarnation du Christ aurait servi à jeter bas les enclos et à déchirer les voiles des sanctuaires.

Dans le clergé chrétien, les êtres capables de nous initier à une vie spirituelle du corps ne survivent plus aujourd’hui qu’à l’écart des chemins, dans des grottes que les passants ne sauraient voir. La liturgie, souveraine initiatrice, ne resplendit, lumière secrète, que sur les rochers les plus inaccessibles – le Mont Athos, quelque sommet bénédictin – ou dans de minuscules colombaires voués à l’oubli au cœur des métropoles.

Restera-t-il des témoins d’une si grande aventure, dans un monde qui, en confondant et en séparant le corps et l’esprit, en les opposant l’un à l’autre et en les superposant, les a perdus tous les deux et se meurt de cette perte ? Dans ces temps annoncés par le prophète, où les vieillards auront des songes et les jeunes gens des visions, les poètes seront peut-être les seuls témoins, eux qui peuvent élire domicile à la fois dans la vieillesse et l’enfance, dans le songe et la vision, dans le sens et dans ce à quoi le sens ne cesse de faire allusion.

Cristina Campo. Les impardonnables. Gallimard. 2023