Sombrun. La diagonale de la joie 

Je terminais un vol à La Colmiane, un spot dans l’arrière-pays niçois. Un peu avant l’atterrissage, une bourrasque a fait vaciller mon aile. Dans les années 80 peu de femmes pratiquaient ce sport et l’aile la plus petite était encore trop grande pour mon gabarit. Elle a piqué à gauche. J’ai essayé de toutes mes forces de la redresser, mais trop légère pour sa surface, j’ai fini par comprendre que je n’y arriverais pas, j’allais m’écraser. Au moment où j’en ai pris conscience, je me suis en quelque sorte abandonnée. La tension que j’avais pu ressentir à vivre ou à rester en vie a soudain disparu. Remplacée par une paix profonde. Et c’est arrivé. Comme un film au ralenti, j’ai vu mes mouvements se décomposer avec une force que je ne soupçonnais pas. Sans comprendre ni comment ni en combien de temps, au lieu de m’écraser au sol, je me suis retrouvée une fois de plus dans un des arbres longeant la piste d’atterrissage. Dégringolant de mon perchoir jusqu’à ce que la toile de mon aile soit bloquée par le feuillage. Pas une égratignure. J’étais loin de le savoir à l’époque, mais dans un ultime sursaut mon cerveau m’avait proposé cette stratégie de survie très similaire à l’état de transe : augmentation de la force, diminution de la perception de la douleur, gestes non décidés et modification de la perception du temps.

Corine Sombrun. La diagonale de la joie. Albin Michel. 2021