Cazenave. Sur Jung 

C’est dans cette perspective singulière que Jung livre alors ce qui lui paraît être les règles essentielles de conduite de la vie sur lesquelles, tout bien pesé, on ne saurait céder d’un pouce – à moins, précisément, de renoncer à son âme. La première, qui est d’accepter que les choses nous surviennent, qu’il y ait des Événements qui toujours nous surprennent et qu’on ne puisse, en dernière instance, prononcer devant eux qu’un simple fiat ! « Il est une belle vieille légende d’un rabbin à qui un élève rend visite et demande : “Rabbi, dans le temps, il existait des hommes qui avaient vu Dieu face à face, pourquoi n’y en a-t-il plus aujourd’hui ?” Le rabbin répondit : “Parce que personne, aujourd’hui, ne peut plus s’incliner assez profondément.” Il faut en effet se courber assez bas pour puiser dans le fleuve. »

La seconde règle, corrélative, est que nous sommes guidés par un daimon intérieur, un spiritus rector qui, jusque dans sa folie apparente, sait toutefois parfaitement ce qu’il exige de nous et vers quoi il nous mène – cette folie étant celle que les autres nous prêtent, cette étrange folie qui est au plus profond la marque de la sagesse : « Il y avait en moi un daimon qui, en dernier ressort, a emporté la décision. Il me dominait, me dépassait, et quand il m’est arrivé de faire fi des égards (qui sont habituels dans la vie courante), c’est que j’étais aux prises avec le daimon. Je ne pouvais jamais m’arrêter à ce que j’avais déjà obtenu. Il me fallait continuer à aller de l’avant pour rattraper ma vision. Comme, naturellement, mes contemporains ne pouvaient percevoir ma vision, ils ne me voyaient que me hâtant toujours en avant. »

Troisième règle : ne jamais lâcher sur la raison et la prise de conscience, à peine de verser dans le délire, dans la folie véritable. Car l’individuation, dans son « laisser-advenir », ne saurait être non plus l’acceptation béate de tout ce qui monte de l’inconscient. Elle en est la confrontation, elle est le chemin qui se fait à partir des scintillae, des étincelles de lumière qui demandent à grandir, et toute âme amputée de sa part rationnelle a renoncé à sa vérité authentique Au bout de l’individuation, ce qui doit nous attendre, ce n’est pas le refus du pouvoir de la raison et de sa puissance de discernement, ce n’est pas un irrationalisme quelconque, c’est le dépassement de la raison qui a été toute assumée, c’est le passage de la conscience à une transconscience qui ne détruit pas la première mais « l’embrase » au contraire en la poussant à son plus haut degré d’exercice.

Michel Cazenave. Jung, l’expérience intérieure. Dervy. 2013