Une vision

Nietzsche rapporte la description de sa vision d’août 1881, prés du rocher de Surlej, au bord du lac de Silvaplana:

« Tout à coup un je-ne-sais-quoi se révèle à notre vue, avec une indicible précision, une ineffable délicatesse, un je-ne-sais-quoi qui nous ébranle, nous bouleverse jusqu’au plus intime de notre être, est la simple expression de l’exacte réalité. On entend, on ne cherche pas ; on prend, on ne se demande pas qui donne; tel un éclair, la pensée jaillit soudain avec une nécessite absolue, sans hésitation dans la forme. C’est une extase dont la prodigieuse tension se soulage parfois par un torrent de larmes, où nos pas, sans que nous le voulions, tantôt se précipitent, tantôt se ralentissent ; c’est une extase imparfaite qui nous ravit a nous-mêmes, en nous laissant la perception très distincte de mille frissons délicats qui nous font vibrer tout entiers, jusqu’au bout des orteils ; c’est un abîme de bonheur où l’extrême souffrance et l’extrême horreur ne sont plus éprouvés comme une opposition, mais comme parties intégrantes et indispensables, comme une nuance nécessaire au sein de cet océan de lumière. »

Christiane Rancé. Prenez-moi tout mais laissez-moi l’extase. Points. 2016